Brève histoire de l’immigration



La France a été l’un des tout premiers pays d’immigration au monde entre les années 1880 et 1980.


Fin du XIXème siècle : le temps des voisins

  • Sous le Second Empire (1851-1870), on observe une forte accélération de l’immigration en provenance des pays voisins sous le double effet des progrès des transports (en particulier le chemin de fer) et des traités de libre-échange signés avec la Belgique et la Grande-Bretagne. La population étrangère double entre 1851 (381 000 personnes) et 1866 (655 000 pour une population totale de 38 millions d’habitants). A cette époque, le concept de nationalité tel que nous l’entendons n’est pas fixé et c’est davantage le clivage rural/urbain qui est déterminant. Les migrants venus de Bretagne ou de la Creuse sont perçus par les Parisiens comme des « barbares » au même titre que les Piémontais ou les Flamands et souffrent tout autant de stéréotypes.

  • La rupture des années 1880. La population étrangère double à nouveau entre 1872 et 1886. A cette date, elle atteint 1.2 million de personnes, chiffre qui restera à peu près stable jusqu’en 1914. Elle permet de combler de graves pénuries de main-d’œuvre (seconde révolution industrielle). Cela n’empêche pas que, dans certaines régions, en particulier frontalières, et dans certains secteurs d’activités (BTP) la crise économique (Grande Dépression 1873-1895) ait exacerbé la concurrence entre étrangers et nationaux. De multiples violences éclatent au cours des années 1880-1890 et font de nombreuses victimes. C’est le cas dans les salines d’Aigues-Mortes en août 1893 : 8 Italiens tués, une cinquantaine blessés.

  • Parallèlement est adoptée la première loi sur la nationalité française en 1889 (droit du sol et recensement des étrangers). Jusqu’à la Première Guerre mondiale, les migrations restent frontalières. Les deux principales nationalités recensées en France au début du XXème siècle sont d’une part les Belges, d’autre part les Italiens.

Le tournant de la Première Guerre mondiale

  • Le premier conflit mondial est un moment charnière dans l’histoire de l’immigration. Etant donné que les hommes valides sont au front (à leurs côtés combattront 600 000 soldats des colonies), le déficit de main-d’œuvre s’aggrave brutalement, ce qui nécessite le recrutement collectif d’ouvriers en provenance de pays alliés mais aussi de l’empire colonial : 440 000 travailleurs étrangers et 225 000 travailleurs coloniaux (plus du tiers venant d’Algérie). Dès le départ, il est clair pour les pouvoirs publics que les « indigènes » des colonies ne représentent pas une source durable de recrutement. La plupart d’entre eux sont rapatriés en 1919.

  • La politique de recrutement organisé des immigrants (l’immigration « choisie » en quelque sorte) est réactivée au cours des années 1920 dans un contexte de reconstruction du pays et de manque de main-d’œuvre. La règle qui s’impose alors est d’écarter les « races antagonistes » (les Allemands) et les « races inférieures » (« indigènes » des colonies). Aux immigrés « choisis » s’opposent ceux que l’on appelle « indésirables ». A la fin des années 1920, la France compte plus de 3 millions d’étrangers. Elle est alors le plus grand pays d’immigration du monde.

  • Les Italiens, qui sont passés devant les Belges, forment désormais la première communauté étrangère en France. Ils restent en tête jusqu’au début des années 1960. Nouveauté de cette période : l’arrivée d’immigrants en provenance des pays d’Europe centrale et orientale. En 10 ans, 500 000 Polonais sont recrutés. L’entre-deux-guerres est une période très importante dans le domaine du droit d’asile. La France devient la principale terre d’accueil pour les réfugiés : plusieurs centaines de milliers de Russes, d’Italiens antifascistes, d’Arméniens, de victimes du nazisme et du franquisme.

Le tournant colonial et les Trente Glorieuses

  • Lors des Trente Glorieuses, les entreprises recourent massivement à l’immigration. Entre 1946 et 1954, la population étrangère n’a quasiment pas augmenté. Le nombre des Belges, des Polonais et des Espagnols est même en recul. Celui des Italiens progresse de 10% (50 000 personnes). La seule hausse spectaculaire concerne les Algériens, dont l’effectif est multiplié par 10 (de 22 000 à 210 000).

  • Entre 1962 et 1965, le taux d’immigration atteint un niveau que la France n’avait jamais connu ; mais désormais les pouvoirs publics cherchent à freiner le mouvement.Certes, entre 1962 et 1982, la population algérienne recensée en France passe de 350 000 à plus de 800 000 personnes. Cette hausse est proportionnellement plus faible que celle qui concerne les Portugais, groupe qui a connu le plus fort accroissement : 90 000 personnes en 1962, 760 000 en 1982. Parallèlement, on assiste au recours aux travailleurs marocains (de 31 000 à plus de 440 000 en 20 ans) et tunisiens (de 26 000 à 190 000). Au cours de la même période, on observe un fort développement des immigrations en provenance des autres pays africains (17 000 en 1962 ; 157 000 en 1982).

Jusqu’à nos jours

  • Au début des années 1970, l’Etat français se lance dans une politique de « maîtrise des flux » (attribution d’une carte de séjour sous condition d’un permis de travail en 1972, arrêt de l’immigration de travail salarié en 1974) confortée par la crise économique consécutive aux chocs pétroliers. Depuis cette date, seuls les étrangers concernés par le regroupement familial et les demandeurs d’asile sont autorisés à s’installer dans l’Hexagone. La population étrangère progresse faiblement entre 1975 et 1982 (de 3.4 à 3.7 millions de personnes), puis elle diminue régulièrement pour atteindre 3.3 millions d’individus en 1999. L’une des raisons de cet affaiblissement tient à l’accélération du phénomène des naturalisations des immigrants arrivés entre 1950 et 1975.

  • Les inégalités entre Français et étrangers demeurent criantes. En 1999, près de la moitié des actifs étrangers sont ouvriers contre un quart des Français de naissance. En ce qui concerne le chômage, en 2002 8.3% des Français étaient demandeurs d’emploi contre ¼ des actifs non ressortissants d’un Etat de l’Union européenne. Chez les jeunes appartenant à ce dernier groupe le taux de chômage atteint 36 %.

D’après les travaux de Gérard Noiriel : Le Creuset français, éd. Le Seuil, 1988, rééd. 2006 ;
Atlas de l’immigration en France, éd. Autrement, 2002