Interview de Gérard Noiriel, troisième partie

Publié le par La journée sans immigrés : 24h sans nous


Gerard Noiriel


Gérard Noiriel est historien, actuellement directeur d’études à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales). Il est l’un des pionniers de l’histoire de l’immigration en France notamment grâce à son ouvrage fondateur
Le creuset français paru en 1988 (rééd. Le Seuil, collection Points Histoire, 1992). Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXè-XXè siècle), éd Fayard, 2007 ou Histoire, théâtre et politique, éd. Agone 2009. Il soutient le Collectif « La journée sans immigrés 24h sans nous ! » et nous accorde ici une interview exclusive que nous publions en trois épisodes.

Après avoir expliqué les fondements du concept "identité nationale" dans une première partie, Gérard Noiriel a ensuite abordé pour le collectif "LJSI : 24h sans nous !" les enjeux posés par la construction de certaines catégories de pensées telles que "immigrés", "intégration", "valeurs républicaines". Dans cette dernière partie, Gérard Noiriel pose son regard sur notre initiative et exprime son soutien au collectif et aux membres de "La journée sans immigrés : 24h sans nous !"

Troisième partie :
"Le retrait de la vie économique est le mode d’action
qui se rapproche le plus de la vérité de l’immigration"


LJSI : Pourquoi les mobilisations des immigrés ou de leurs descendants développés par le passé, et je pense notamment à la Marche pour l’Egalité de 1983, n’ont pas fait évoluer les choses ?

Gérard  Noiriel : Les forces qui luttent contre le pouvoir s’inscrivent dans une logique de résistance, sauf dans les périodes révolutionnaires. On ne peut pas rendre un mouvement social responsable des limites de son action, quand il a face à lui des puissances qui sont si développées et structurées. C’est dans les années 1980 que la logique médiatique évoquée plus haut, le rouleau compresseur qui a imposé l’image des « Beurs », s’est mis en place.
Avec le recul, on ne peut pas dire non plus que ces mouvements n’ont pas fait avancer les choses. Certaines expressions que l’on entendait autrefois ne se diraient plus aujourd’hui. Je me souviens d’un reportage du Figaro au moment de la guerre du Golfe où le journaliste allait dans les banlieues interroger des jeunes sur leur loyauté à l’égard de Saddam Hussein. Je perçois déjà un changement entre le débat sur l’identité nationale de 2007 et le débat actuel. Il est réconfortant de constater que trois quarts des Français le dénoncent comme une manœuvre électorale. En 2007, Sarkozy avait remporté le morceau facilement.

Donc on peut se dire que même si on ne gagne pas les victoires, on peut faire en sorte que les résistances portent certains fruits.

"La politique, ce n'est pas seulement répondre à Sarkozy"

L’autre point est l’importance qu’il y a à transmettre les traditions de luttes. Ce genre de mouvement transmet des modèles de luttes aux groupes qui subissent ces politiques là. Il est très important qu’au lieu de s’enfermer dans la victimisation, source de rancœur ( "c’est toujours nous les victimes", "on ne nous aime pas" etc.), ces derniers convertissent ça en action. On a des études là-dessus : les gens qui souffrent le plus sont ceux qui sont enfermés dans un statut de victimes. Ceux qui réussissent à changer leurs souffrances en action s’en sortent beaucoup mieux.

Les mouvements de résistance jouent donc un rôle aussi à ce niveau là. La politique ce n’est pas simplement répondre à Sarkozy. C’est aussi se demander ce qu’on fait là, où on est, l’exemple qu’on donne aux autres.



LJSI : L’initiative « LJSI : 24h sans nous ! » est très proche de ce qu’a développé Abdelmalek Sayad, que vous reprenez également vous aussi, selon qui le travail fait l’immigré et que l’absence de travail fait entrer l’immigré dans le non-être. Pensez-vous que le retrait de la vie économique que nous appelons de nos vœux pour le 1er mars prochain, puisse être efficace ?

Gérard Noiriel : A mes yeux, c’est le mode d’action qui se rapproche le plus de la vérité de l’immigration. Dans le sens où, comme l’a effectivement souligné Sayad, l’immigration est toujours liée au travail.  Le couple « immigration-travail » est actuellement occulté puisque dans le discours des droites, l’immigration est exclusivement attachée à la notion de "clandestin" ou de "terroriste".

D’autre part, le mode d’action le plus efficace, le plus légitime de la part de travailleurs, c’est la grève. Dans votre initiative, on retrouve cette logique : "immigration" = "travail" donc "grève".

Après, est-ce que la stratégie est suffisamment élaborée pour que la journée soit un succès ? Ce sera à vous de le dire.



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Publié dans Matière à réflexion

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