Interview de Gérard Noiriel, première partie

Publié le par La journée sans immigrés : 24h sans nous



Gerard Noiriel
Gérard Noiriel est historien, actuellement directeur d’études à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales). Il est l’un des pionniers de l’histoire de l’immigration en France notamment grâce à son ouvrage fondateur
Le creuset français paru en 1988 (rééd. Le Seuil, collection Points Histoire, 1992).

Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXè-XXè siècle), éd Fayard, 2007 ou Histoire, théâtre et politique, éd. Agone 2009. Il soutient le Collectif « La journée sans immigrés 24h sans nous ! » et nous accorde ici une interview exclusive que nous publions en trois épisodes.

Première partie :
 Retour sur le concept d' "identité nationale
"


LJSI : Dans une tribune du Monde écrite avec Stéphane Beaud en réaction aux propos tenus par Brice Hortefeux en septembre dernier, puis dans l’appel que vous avez signé avec d’autres chercheurs pour la suppression du ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et de la coopération, vous mobilisez la notion de « politique identitaire », de « pouvoir identitaire ». Pourriez-vous nous expliquez ce que vous entendez par là ?

G.Noiriel : Dans une démocratie, entendue dans son sens large, c'est-à-dire dans laquelle il y a la liberté d’expression, de partis etc., on constate que le pouvoir politique n’a plus le pouvoir d’imposer ses réponses, mais il peut imposer ses questions. Réside ici un des principaux enjeux à relever pour le pouvoir politique. On sait par exemple aujourd’hui que si la question sociale est à l’agenda politique, ça va plutôt servir la gauche ou l’extrême gauche. Mais si c’est le national, la sécurité etc. ce sera la droite qui sera favorisée.

« Il y a une véritable « déréalisation » de la politique. »

Dans ce cas de figure, l’avantage de politiser l’identité c’est que ça divise des gens qui par ailleurs ont des intérêts communs. Dès la fin du XIXè, en France, au moment où le mouvement ouvrier devient puissant, au moment où les grèves se multiplient, au moment où la crainte d’une nouvelle révolution sociale se met en place, le nationalisme, lié notamment  à l’antisémitisme, s’institutionnalise. En ce sens, le pouvoir identitaire est une structure politique qui se pérennise en prenant, à chaque génération, une forme différente. A l’époque dont je parlais à l’instant, la haine de l’étranger se développait sur fond de menace de guerre mondiale. Aujourd’hui, on n’a même plus ce prétexte puisque nous sommes dans un contexte de société pacifiée. Il faut alors sans cesse inventer des affabulations sur l’islam, sur les femmes voilées qui menaceraient l’Etat français. Tout devient une affaire de symboles construits à partir de ce que les gens voient tous les jours à la TV. Il y a une véritable « déréalisation » de la politique. En même temps, cette politique a des effets bien réels, puisqu’elle contribue largement à la stigmatisation des musulmans.

LJSI : Vos travaux montrent que la question de l’identité nationale a été l’invention et la propriété politique durant un temps du Front national, puis a glissé dans le champ de la droite républicaine.
Comment percevez-vous ce glissement et le fait que les partis républicains, de droite et de gauche, se sont progressivement appropriés cette thématique ?

   
G.Noiriel : Effectivement, le débat sur l’identité nationale, qu’on nous présente comme un débat neutre, place aux premières loges de la scène politique les thématiques du Front national, puisque c’est ce parti qui a mis en circulation, au début des années 1980, cette expression récupérée par la « droite républicaine », comme on dit. 
Revenons sur ces mots forgés en concept politique : « identité nationale ». Les mots ont une importance parce que les mots charrient des représentations. Dans le cas français, l’expression « identité nationale » a été mise en circulation par le FN. J’ai écrit un petit livre en 2007, A quoi sert l’identité nationale ? , dans lequel je l’ai montré, preuve à l’appui. 

Dès son apparition dans les mains du FN, l’expression « identité nationale » a été mise en relation avec l’immigration. Ce n’est pas nous, les chercheurs, qui avons  inventé cela ou qui faisons des procès d’intention. Donc voilà le piège : l’expression « identité nationale » charrie, par définition, une exclusion qu’elle soit explicitement nommée ou qu’elle soit implicitement désignée. La droite républicaine a repris à son compte cette formule et l’a légitimée en présentant constamment l’islam comme une menace (cf les discours constants sur le terrorisme, la burqa, etc.). Le simple fait d’accepter un « débat » sur « l’identité nationale » c’est cautionner ce type de réflexes. C’est pour ça que notre collectif : Pour la suppression du Ministère de l’immigration et de l’identité nationale, propose de changer de débat en posant la question de la légitimité de ce ministère.

« Lorsqu’il n’y avait que le Front national pour parler ce langage identitaire,
on se disait : c’est le vocabulaire des extrémistes, des aventuriers de la politique »

G.Noiriel : Cette légitimation du concept d’identité nationale par la droite républicaine est dangereuse car lorsqu’il n’y avait que le Front national pour parler ce langage identitaire, on se disait : c’est le vocabulaire des extrémistes, des aventuriers de la politique, qui cherchent à occuper le terrain en faisant des coups, en prenant des risques avec des concepts politiques un peu brûlants. Pourquoi ça a fonctionné au point que des partis républicains aient pris le relais ? C’est parce que le nationalisme ne met plus aujourd’hui en péril les fondements de la démocratie. Ses effets sont ciblés sur la population immigrée et sur les minorités. Nous avons du mal à sensibiliser la majorité des citoyens car ils ne sentent pas directement menacés par ce nationalisme, comme c’était le cas dans les années 1930, lorsqu’ un vaste front antifasciste a été mis en place.

Avec l’institution d’un ministère dont l’intitulé mêle « identité nationale » et « immigration », le glissement dont nous parlions s’est radicalisé. En 2007, j’avais démissionné avec 7 collègues du conseil scientifique de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration pour manifester contre ce ministère. On a fait une pétition qui a recueilli  plus de 15 000 signatures. Mais ça n’a pas enclenché un mouvement durable.


LJSI : Pensez-vous, alors, que le concept d’identité nationale présenté d’un côté par Le Pen et de l’autre actuellement par le gouvernement sont de même nature ?

G.Noiriel : Non, on ne peut pas dire que c’est équivalent, parce qu’en politique chaque parti cherche à occuper un espace propre, en se positionnant par rapport aux autres. Le FN n’est pas l’UMP et chacun d’eux font jouer des ressorts différents pour faire fonctionner cette idéologie le plus efficacement possible. Chaque parti politique occupe un créneau. En ce sens, Sarkozy est obligé de se démarquer de Le Pen.

Tout le problème aujourd’hui pour l’UMP est d’utiliser un vocabulaire politique dit « correct » pour échapper à l’accusation de racisme (ce qui le couperait de l’électorat centriste), tout en donnant des gages à l’électorat lepéniste. Pour contrebalancer la politique d’identité nationale évoquée plus haut, la droite fait aujourd’hui l’apologie de la « diversité », en mettant en avant des personnes issues de l’immigration. Du clivage entre les « immigrés » et les « Français de souche » des années 1980, la dénonciation s’est déplacée pour désigner les bons immigrés du passé et les mauvais d’aujourd’hui.

« Du clivage entre les « immigrés » et les « Français de souche » des années 1980,
la dénonciation s’est déplacée, avec l’apologie de la diversité,
pour désigner les bons immigrés du passé et les mauvais d’aujourd’hui. »

G.Noiriel : L’UMP et le gouvernement ne récusent plus l’immigration d’un bloc et se déclarent même pour la diversité. Sarkozy se présente d’ailleurs lui-même comme étant de « sang mêlé ». Mais cette utilisation du thème de la « diversité » ou des « minorités visibles » n’empêche pas ce pouvoir d’utiliser la matrice identitaire comme un instrument discriminatoire. Il faut toujours montrer du doigt l’étranger menaçant. C’est la fonction actuelle des discours sur la « burqa ».
La façon dont a été brandi le problème de la burqa permet de voir comment fonctionne ce que j’appelle la « politique des réflexes conditionnés ».  A partir de ce symbole s’enchaîne une association d’idées et d’images qui alimentent le rejet de l’immigration : burqa -> voile -> islam -> étrangers -> immigrés -> menace sur les « valeurs républicaines ».

Ce sont ces automatismes que nous avons mis en évidence avec Stéphane Beaud, à propos du « dérapage » de Brice Hortefeux . Lorsqu’ils se croient dans un contexte privatif, ces hommes politiques laissent libres cours à des plaisanteries, révélatrices de leur inconscient. Ce sont des associations d’idées. Il n’y a même pas besoin de discours articulés.



Lire la suite de l'interview de Gérard Noiriel, ici.

Publié dans Matière à réflexion

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