« Fais ce que tu dois ! »

Publié le par La journée sans immigrés

« Fais ce que tu dois ! ». Ces mots me parlent, car on est parfois à court de mots pour exprimer ce que l’on ressent au plus profond de soi. Pourquoi faisons-nous les choses de telle façon et pas d’une autre ? Pour quelle raison profonde ? Qu’est-ce qui nous anime, qui nous pousse, ou qui nous freine dans nos choix ? Souvent les questions fusent et assaillent notre esprit.

Et souvent aussi dans la perplexité mêlée d’une confusion profonde au point de nous faire hésiter un long laps de temps par ailleurs précieux. Bien sûr, je ne dis pas que les interrogations n’ont pas leurs places. Et loin de moi qui suis d’ailleurs d’un naturel franchement libertaire, de dire que les questions, toutes les questions, n’ont pas à un moment d’une entreprise une légitimité.

Mais je crois qu’il est un temps pour enfiler son bonnet de bain, un temps pour monter sur le plongeoir, un temps pour abaisser les lunettes devant ses yeux, un temps pour se demander si l’eau n’est pas un peu froide… et que, fatalement, à un certain moment, surtout lorsque vous êtes le dernier de la file et que les autres vous attendent déjà de l’autre côté du bassin, un temps pour se décider à plonger ou non.

Lorsque je suis arrivé tout au bout du plongeoir, bien sûr, je ne dis pas que je n’ai pas eu la trouille. Que je n’ai pas pensé à un moment à laisser tout tomber et revenir en arrière. Je ne dis pas non plus que la température de l’eau me convenait, que de sauter tout de suite m’enchantait, ou que je n’aurais pas aimé attendre… ou pas sauter tout seul parmi les miens quand nombre de mes proches me demandait ce que je foutais au bord de ce foutu plongeoir.

Des raisons de reculer, tu sais, je ne te l’apprendrais pas, dans tout ce que l’on entreprend dans une vie, il y en a toujours plus que de raisons d’avancer. Surtout lorsque ce que tu entreprends est exceptionnel, particulier, dur aussi, compliqué parfois… dangereux peut-être même ? Tout cela pour te dire que non, je n’ai pas sauté parce que je trouvais notre Nadir nationale, très sexy dans son bikini avec ses petits tétons de tirailleuses à l’air. Je n’ai pas sauté non plus parce que Nadia ou Peggy m’ont soudoyé [NDRL : trois membres fondateurs de LJSI].
 
Je n’ai pas sauté parce que j’étais d’accord avec tous les nageurs où que j’avais de la sympathie pour l’ensemble d’entre eux, ou encore que j’appréciais leurs façons de nager. D’ailleurs, pour tout te dire… je ne sais même pas nager !

Si j’ai sauté c’est peut-être parce qu’il résonne au plus profond de moi, un peu de ce que ce vieux militant qui m’a beaucoup touché cet été en disant… que même dans les moments difficiles : « il y a un moment où il faut savoir choisir son camp ».

Si j’ai sauté, ce n’est bien évidemment pas pour la forme du collectif, mais pour son fond. Parce que cette action est une action juste. Parce qu’il est important de rétablir la justice et l’équité dans ce pays que personnellement, et peut-être malgré moi, j’aime profondément. Justement pour son extraordinaire palette de cultures et d’identités qui en font sa richesse au quotidien. Et qui ont fait, je dois le dire aussi, mon éducation, et ont contribué même, à me sauver parfois lorsque j’avais besoin d’être soigné…

Si j’ai sauté ce n'est pas à cause de ma culture, ou de mon éducation. Mais parce que le collectif de cette journée sans immigrés appelle au plus profond de nous à ce qui est propre à l’ensemble des être humains : la justice, l’égalité, l’amour fraternel. Parce que cela fait appel à notre fibre universelle à tous. Et peu importe si en ces temps de folies du chacun pour soi, ces valeurs peuvent paraître bien obsolètes pour beaucoup. Elles ne le sont pas pour moi.

J’ai sauté parce que moi, je veux y croire encore. Avec Nadir, avec David, avec Nadia, avec Soraya, avec Majid, avec Sékou… avec toi aussi. Quelque soit ta petite gueule, et même si je ne te connais même pas. Pourvu que la lumière qui coule dans tes veines ait la même couleur que la notre. Même si je ne te connais pas encore. Parce que je sais que je t’aime déjà. Tous ensembles. Unis. 

J’ai sauté parce que cette idée d’une journée de non participation à la vie économique - en touchant précisément à ce pourquoi nombre de politiques aimeraient nous voir divisés pour mieux régner, à savoir, l’argent – est non seulement brillante, mais parce qu’en plus elle a prouvé en 2006 qu’elle pouvait toucher le cœur de l’ennemi et le saigner à blanc.

J'ai sauté parce que la décision du collectif de n’avoir d’autre revendication que de montrer, tout au long d’une journée, l’existence et l’apport de l’immigration dans la société, afin qu’il y ait enfin un véritable débat en profondeur sur les tabous liés à son immigration est d’autant plus adapté quand on sait combien dans l’histoire des luttes qui lui sont liées les revendications, même acquises, n’ont jamais rien fait avancer.

J'ai sauté parce que les immigrés, au fond, n’ont pas à être perçus comme des individus ayant systématiquement des revendications à réclamer. Mais simplement une égalité à être respectée. Que le reste de la société, qui vit lui aussi de l’immigration pourrait, le cas échéant si toute activité économique issue de la main d’œuvre étrangère venait à cesser, s’apercevoir de l’importance de faire respecter l’égalité, au point d’aller devoir réclamer cette main d’œuvre à son tour. Comme elle l’a d’ailleurs à de nombreuses reprises faite par le passé.

J'ai sauté parce que je personne, absolument personne ne peut décider à mon insu de qui est supérieure ou inférieure à moi, de quel pensée unique je dois suivre, ou quel mouvement ne pas suivre. Parce que je me fous bien de savoir si la ou le petit camarade à côté de moi dans le collectif fait bien son boulot, et de faire un caprice et menacer de tout quitter si cette dernière ou ce dernier avait des rites qui ne sont pas les miens.

J’ai sauté parce qu’en mon âme et conscience, je ne peux supporter l’idée même de nous laisser désunir, mes frères, mes sœurs et moi. Même si nous ne nous connaissions pas avant. Car déjà j’avais en moi la preuve de notre filiation, de ces liens fraternels qui nous unissent dans la chair même.

J’ai sauté, aussi, pour faire vivre la mémoire. Que jamais on oublie, que le sang de nos grands parents, quelques soient leurs religions ou leurs couleurs de peaux, se sont mêlés à cette terre, pour que nous puissions y vivre libres et égaux aujourd’hui. J’ai sauté avec ces lettres d’or gravées au fer rouge dans mon cœur à jamais : « Fais ce que tu dois ! »

Alors que l’eau soit froide ou chaude, n’avait plus d’importance. Qu’il y ai des trucs et mille machins qui ne me plaisent pas dans le collectif, ou que j’aurais voulu autrement, non plus, n’avait plus d’importance. L’importance pour moi était de sauter. Parce qu’il en était tout simplement de mon devoir.

A ton tour, toi qui à cet instant même te trouve au bord du bassin. A ton tour, en ton âme et conscience, de sauter ou non. En pensant à ces mots : « Fais ce que tu dois ! »
Pour mémoire, c’était la devise du 2ème régiment de tirailleurs marocains…


PS : "Franchement l’eau est bonne et on y prend goût !" Aurel

Publié dans Notre position

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